Ride me back home

Samedi 18 mai

Je quitte Marie après une halte reposante chez elle à Séglien, au sud du lac de Guerlédan.

Quanan et moi reprenons notre chevauchée côté Morbihan, en commençant par traverser la forêt dans laquelle nous nous sommes promenées la veille, Marie m’ayant laissé un tracé des allées de ce domaine privé que les chevaux ont le droit d’emprunter.

La lumière perce à travers les arbres, et mis à part quelques contournements de branches qui nous obligent à passer en dehors du sentier dans les sous-bois profonds et accidentés qui stressent toujours la jument, nous retrouvons rapidement une petite route aux bas-côtés en herbes fauchées pour prolonger sereinement notre avancée.

L’ambiance est calme, lumineuse. Neil Young en playlist pour nous accompagner en ce matin ensoleillé.

Arrivée à un croisement de route, je tombe sur un jeune en gilet jaune. Il me prévient d’une course cycliste qui vient de démarrer, et va passer sur une portion de route que j’ai prévu d’emprunter. Sur les deux kilomètres suivants, sans que Quanan n’y prête aucune attention particulière, nous croisons ainsi une cinquantaine de coureurs nez dans guidon, escortés de voitures de sécurité, de motos de l’organisation, et même de la presse !

Notre quota de rencontres humaines quotidiennes explosé pour cette journée, nous bifurquons un peu plus loin et retrouvons Neil Young et notre tranquillité.

Eloge de la lenteur pour la jument qui prend un peu plus son temps chaque jour, profitant parfois un peu trop de sa liberté accordée pour brouter en illimité…

En échange, son endurance s’étant bien peaufinée et les dénivelés étant plutôt doux durant ces journées, je passe plus de temps en selle, et ne descend que lorsque mes ischions ou mes genoux commencent à se faire sentir.

A pieds, elle marche à côté de moi, sa tête au niveau de mon épaule ou juste derrière mon dos. Régulièrement, je lui gratouille l’encolure pour la féliciter, ou lui passe la main sur le chanfrein pour chasser quelques mouches. Elle cligne lentement des yeux, semblant apprécier ces petits gestes réconfortants.

De temps en temps, elle me pousse doucement du bout des naseaux, ou vient se gratter le long de mon bras, la bouclerie de son bridon me laissant au fil du temps quelques bleus sur la peau…

Arrivée à quelques kilomètres de Bubry, nous faisons étape aujourd’hui à « West Wind Ranch » chez Jessica et Arnaud. Installés ici depuis une dizaine d’années, ils ont créé une petite pension pour chevaux et se sont lancés dans l’aménagement d’un bâtiment, futur saloon pour organiser des stages et activités autour de leurs domaines de prédilection, qu’ils me partagent sur fond de musique country autour d’un bon dîner 100% fait maison.

Passionnés par la culture américaine et l’équitation western, ils possèdent également un petit troupeau de vaches, avec lesquelles Jessica travaille notamment sa jument. Nous allons les abreuver en soirée, faisant le tour par la même occasion des autres pensionnaires des lieux : quarter horses, paint, mérens et bien d’autres.

Le lendemain, nous reprenons la route pour la dernière étape de cette troisième semaine. La météo douteuse m’oblige à checker chaque soir les prévisions de pluie du lendemain. Comme pour mes randonnées estivales en montagne, je déroule mon tracé en première partie de journée, afin d’éviter au mieux les orages quasi quotidiens en courant d’après-midi. Spéciale dédicace au passage à l’appli Windy pour la fiabilité de ses données, car nous arrivons la plupart du temps à boucler notre trajet du jour à temps, avant un déluge plus ou moins important…

Aujourd’hui, 25 kilomètres nous attendent. Une première partie longue et monotone m’endort, bercée par le pas lent de la jument. L’effet est accentué par la fatigue cumulée, et par mon alimentation qui n’est pas des plus régulières…

Heureusement, après la petite ville de Plouay et ses odeurs de barbecues familiaux du dimanche qui s’échappent des jardins ensoleillés, notre fin de tracé est égayée par une belle traversée de forêt, avec une large voie verte sablée qui nous mène tout proche de chez François et Patricia.

Cavaliers d’ endurance, ils élèvent des shagyas arabes, et possèdent une dizaine de chevaux sur les quelques hectares autour de chez eux. Curieuse d’en apprendre plus sur cette discipline que je connais peu, j’avais hâte de les rencontrer. Nous faisons connaissance et je découvre leur passion autour d’un café. Leurs chevaux sont principalement entraînés et sortis en course par leur fille, sur des distances de 20 à 160kms. Autant dire que nos étapes moyennes de randonneuses de 20-25kms par jour ne les effraient pas !

François me fait faire le tour de leur cavalerie de marathoniens, plus ou moins actifs selon leurs parcours de vie. Fin et racés, chacun d’entre eux vient nous saluer à l’entrée de son pré, grappillant au passage quelques granulés dans la poche de leur propriétaire. Leur légèreté et leur sociabilité sont belles à admirer !

Juste le temps de finir ces présentations que l’orage du jour pointe son gros nez, se transformant en trombes d’eau qui ne se calmeront qu’en fin de soirée…

Quanan, installée dans un petit paddock rempli d’herbe, parait bien contente de bénéficier d’une option intérieure avec un confortable boxe en copeaux librement accessible, dont elle profite pour s’abriter et observer, stoïque, la pluie tomber.

De mon côté, le beau temps de la journée m’avait motivée à ressortir la tente pour profiter de ces derniers jours et dormir à proximité de la jument. C’est avec la sensation humide et réfrigérante de nos premiers jours d’aventure que je file me glisser dans mon duvet, chaussettes aux pieds et bonnet sur la tête…

Durant la nuit, en cherchant des yeux la jument, j’aperçois une masse sombre, faiblement éclairée par la lune. Fait que j’ai rarement pu observer, elle est couchée en plein milieu de l’herbe et respire lourdement. J’ai toujours à l’esprit le doute inquiétant d’une colique, mais là non, elle roupille bien profondément ! Un peu plus tard, je l’entend se relever et s’ébrouer pour reprendre consciencieusement son broutage nocturne.

Au petit matin, elle s’octroie une grasse matinée prolongée dans son boxe, pendant que je partage un dernier café avec mes hôtes. François check mon itinéraire pour m’éviter la traversée d’une passerelle au dessus d’un cours d’eau, ce dont je lui suis bien reconnaissante ! Jusqu’à notre départ, Quanan reste sagement posée. Un peu de fatigue cumulée pour elle aussi…

 

Lundi 20 mai

Nous attaquons la dernière « ligne droite » de notre périple, avec une ultime journée dans le Morbihan pour rejoindre le village de Lanvénégen.

A nouveau une longue étape d’une trentaine de kilomètres, largement composée de montées et descentes que nous enchaînons sous un temps lourd, jusqu’à notre point de chute dans un petit centre équestre.

Bien fatiguée à l’arrivée, la jument  profite d’une bonne douche au jet pour rafraîchir ses tendons, et réagit à peine à l’arrivée de la douzaine de cavaliers qui rentrent eux aussi d’une journée de randonnée.

Une fois tout ce petit monde récupéré par les parents, Laurélie et Erwan – qui gèrent le club et habitent un peu plus loin – me laisse seule gardienne des lieux. Soirée au calme dans un grand gîte rénové, ma jument au pré devant mes yeux qui se repose dans les derniers rayons de la journée.

Sans réseau autour du centre, je profite du coucher de soleil au premier spot de connexion 200 mètres plus loin, tout en checkant mes derniers messages et mes prévisions météo du lendemain.

Mardi 21 mai

Direction « Armoricamp », au sud de la forêt de Coat Loc’h. Nous nous rendons chez Virginie, qui nous avait déjà accueilli en avril pour une étape et nuit test avant de partir.

Les grandes étendues vertes de forêts et de champs nous offrent des dénivelés plus doux que la veille. Une bruine passagère peu après notre départ me laisse glacée une partie de la matinée, avant que les températures ne se radoucissent à nouveau.

Après une première moitié d’étape, nous récupérons à Guiscriff la voie verte qui s’étire de Concarneau à Roscoff. A partir de là je peux poser mon cerveau, l’itinéraire est simple et roulant. Quanan prend calmement le relai du pilotage, marchant tout droit et grapillant de temps à autre quelques branches et hautes herbes qui dépassent des bas-côtés.

Quelques kilomètres plus loin, un panneau nous indique notre passage dans le département du Finistère… ça sent bon le chemin de la maison !

Arrivée a l’entrée de la forêt de Coat Loc’h, la jument reconnaît le chemin menant chez Virginie, et traverse les sentiers sans hésitation en accélérant le pas, oreilles pointées vers l’avant.

Sur place, elle retrouve deux autres chevaux de chaque côté de son pré, dans lequel un chêne aux larges branches protectrices lui permet de s’abriter de la pluie.

A peine installées que l’orage du jour se met à tomber. Ça gronde et ça tonne dans la forêt alentour. Trois heures plus tard l’ambiance paisible de fond de vallée est revenue, et je peux prendre mes quartiers dans le chariot western que Virginie m’a réservé pour l’occasion !

« Room with a view » pour cette dernière nuitée, compromis parfait entre bivouac nature et repos sur un confortable matelas, qui me permet d’avoir la jument sous les yeux juste en levant le nez de mon duvet.

 

Mercredi 22 mai

« It’s the final countdown »

Dernière étape. Dernier check météo, qui va décider une fois de plus pour moi mes horaires de randonnée de la journée. Sans grande surprise, la pluie est à nouveau attendue à mi journée. C’est donc au petit matin que je quitte mon chariot d’américaine pour un ultime bouclage de mes sacoches. La jument m’attend sagement sous son chêne, je n’ai plus besoin de l’attacher pour la préparer.

Nos 17 kilomètres jusqu’aux écuries sont bouclés en moins de 3 heures, avec un rythme de 6,4 km/h vs une moyenne de nos précédentes journées qui tournait autour de 4,6… !

Comme tous les chevaux, Quanan a senti le chemin du retour à la maison, et je n’ai même plus besoin de toucher les rênes pour la diriger. Revigorée comme aux premiers jours, elle s’oriente parfaitement dans la forêt, puis tourne sans hésiter sur la voie verte qui va nous ramener jusqu’aux écuries. Les branches des arbres et les brins d’herbes auront la vie sauve cette fois-ci, car c’est à peine si elle prend le temps de ralentir pour en profiter…

Arrivée aux écuries en fin de matinée, je nous déleste de notre chargement pendant que la jument récupère tranquillement au soleil. Une bonne douche sur ses tendons et elle retrouve ses copains de pré comme si de rien n’était !

De mon côté je retrouve mon vélo « Surly », deuxième compagnon de voyage pour me ramener jusqu’à la maison.

De retour trois jours plus tôt que prévu sur notre timing initial, cela me laisse quelques jours pour atterrir tranquillement et me reconnecter avant de reprendre le rythme quotidien. Retrouver ma tiny tanière et le bleu de la mer après ce mois au vert.

Les sacoches sont vidées, le matériel nettoyé et rangé, les fringues lavées. On raccroche notre costume de randonneuses au long cours.

 Au final, nous aurons marché une bonne centaine d’heures pour parcourir les 500 kilomètres de ce périple breton. 26 jours durant lesquels j’ai autant apprécié nos journées équestres en tête à tête que les soirées partagées avec mes hôtes quotidiens.

Je suis très heureuse de rentrer à la maison avec une jument en aussi bon état qu’à notre départ. Mis à part quelques poils râpés par les frottements répétés des sacoches, son physique est impeccable, et son mental paraît l’être tout autant.

Chaque jour elle a su faire preuve d’une grande adaptation face à un nouveau lieu, de nouveaux colocs, de nouvelles odeurs, des changements d’alimentation, de rythme, de météo. Résiliente, elle a rapidement pris le pli de se poser en arrivant à nos étapes, et de répartir chaque matin fringante, parfois plus que moi… !

Du début à la fin elle est restée volontaire, et a progressivement upgradé son niveau de sérénité, en déployant une force tranquille et une endurance qui n’ont cessé de m’épater.

On a traversé des ponts et sauté des troncs. Pataugé dans des gués et usé nos semelles sur des routes bitumées. Galéré sur des sentiers bouchés, accidentés, inondés. Profité des paysages vallonnés et des contrastes colorés. Glissé sur des pierriers limés. Banni des peurs de la jument les vaches et les round-baller enrubannés. Pris quelques douches intempestives sous les caprices de la météo. Traversé de belles forêts. Les landes des Mont d’Arrée. Le grenier de la Bretagne et ses étendues de champs cultivés. Vu de jolis hameaux et de vieilles baraques abandonnées. Des exploitations agricoles douteuses. Des tas d’animaux des villes, des champs, et des bois. Frissonné sous les quelques degrés du matin. Chillé sous les rayons du soleil pour se réchauffer. Partagé instinctivement nos doutes et nos fatigues. Profité de haltes réconfortantes. Sympathisé avec nombre de cavaliers et leurs équidés. Appris de tous ces parcours variés. Dormi sous les étoiles de trois départements bretons.

Bref, on a fait un tour de Bretagne avec ma jument !

Tous les ingrédients ont été réunis pour la recette d’une aventure réussie : un petit grain de folie pour se lancer dans ce défi, un peu de préparation pour assurer notre sécurité, beaucoup de belles rencontres et d’entraide tout au long de notre parcours, et quelques galères pour pimenter le tout…

Quelques jours de récup mérités et notre fatigue accumulée sera balayée !

De mon côté j’ai pris mon quota de sérénité. Parenthèse suspendue à l’écart de l’agitation quotidienne. Je vais garder bien ancrée cette première aventure équestre aux côtés de ma coéquipière de toujours et de tous les jours. Désormais, je la connais non seulement sur le bout des sabots, mais aussi des oreilles et des crins…

Gros Big Up pour cette petite jument d’exception !

Avatar de Maud SCHEID

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7 réponses à « Ride me back home »

  1. Avatar de Isabelle
    Isabelle

    Bravo à vous deux, et à bientôt pour les nouvelles aventures !

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  2. Avatar de gildaspariscoat
    gildaspariscoat

    Beau voyage , peut être d’autres contrées à l’avenir ?
    Merci

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  3. Avatar de blancjaune
    blancjaune

    Joli cadeau pour les 20 ans de Quanan! Une belle étape dans votre vie commune. Merci de m’avoir invité à partager 3 jours de votre complicité. Tendresse, soutien, respect; spectacle dans lequel le rythme de la musique se joue au son des sabots de cette magnifique jument. Vous voir évoluer en parfaite alchimie au cœur de la campagne bretonne , un pur bonheur!

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  4. Avatar de dominiquesouchet
    dominiquesouchet

    J’ai tendance à te dire Maud, déjà la fin! J’ étais bien installé dans ton périple. Merci Maud, merci Quanan vous complétez votre CV « bonheur plaisir » d’une bien belle façon. Plein de bisous à toutes les deux.

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  5. Avatar de Virginie

    Un vraie bonheur d’avoir eu la chance de croiser votre chemin ! Votre miroir (humain/cheval) reflète la magie de l’évasion vers de belles aventures. Ne changez rien, c’est parfait !!

    Salut d’Armoricamp,

    Virginie des tipis

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  6. Avatar de marin047759ff10d0
    marin047759ff10d0

    j’avoue que moi aussi, j’aurais aimé te lire encore.. mais quel périple !! Quelle aventure (encore)!!! Bravo à vous deux pour cette folie, cette audace , cette complicité et cette liberté de faire ce qu’il te plait!

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  7. Avatar de Bruno MASO

    Bravo Maud et Quanan vous êtes un duo incroyable de volonté et de persévérance. Au plaisir de se revoir au Domaine ou ailleurs. bruno

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